Pour le fondateur de Microsoft, les États-Unis devraient doubler les sommes investies dans ce domaine. Bill Gates demande l’établissement d’un prix du carbone, une taxe CO2 stable donnant une visibilité aux start-ups.
NATIONAL HARBOR, Maryland — Le problème énergétique américain est vaste et complexe, et va nécessiter beaucoup plus de recherche et développement qu’il n’y en a actuellement. Pourquoi les États-Unis n’y accordent-ils pas plus de financement?
Telle était la thèse de l’argument proposé par le président de Microsoft Bill Gates, qui a rejoint le secrétaire d’État américain à l’énergie Steven Chu sur l’estrade au sommet 2012 de l’innovation sur l’énergie de l’ARPA-E pour évoquer l’état de l’innovation énergétique américaine.
« Je m’inquiète de ce que les gens sous-estiment la difficulté à obtenir des avancées et du temps nécessaire pour y parvenir », s’alarme Bill Gates. « Selon moi, la recherche énergétique aux États-Unis n’est pas assez financée ; je dirais par un facteur de deux. C’est fou que nous financions si peu ce secteur de l’énergie. »
L’Américain moyen sous-estime le temps qu’il faudra au pays pour développer des solutions offrant un prix équivalent aux combustibles fossiles, souligne Bill Gates. Même un objectif facile à assimiler, comme celui d’atteindre le prix d’un dollar par watt, est difficile dans la pratique.
Cette perception erronée affecte la stratégie, prévient-il.
« Si nous sous-estimons la difficulté, cela explique en partie que nous nous retrouvions à sous-financer les travaux innovants qui doivent être réalisés », analyse Bill Gates. « Nous courons un risque encore plus grand de n’obtenir aucune avancée en raison du montant des dépenses. »
Ou plus justement, en dépensant si peu.
La faillite de la société d’énergie solaire Solyndra et le scandale qui s’est ensuivi ne font qu’empirer les choses, a renchéri Steven Chu, car l’hostilité politique complique le financement des technologies naissantes. Ce à quoi Bill Gates a opiné du chef.
« Le sous-financement retarde le rythme du progrès », estime ce dernier. « Les taux d’échec vont être nettement supérieurs à 90%… Il s’agit d’un ensemble de technologies très complexe, aussi avons-nous littéralement besoin de milliers d’entreprises qui s’essaient à ces technologies pour en avoir 10 ou 20 qui les maîtrisent. »
Rien à voir avec la Silicon Valley
Ce qui complique le problème encore plus, c’est que l’industrie de l’énergie est très différente de l’industrie technologique, remarque Bill Gates. Les cycles de l’innovation sont au moins deux fois plus rapides pour les microprocesseurs que pour les carburants alternatifs, sans parler des cycles ultrarapides des logiciels.
Cela tient au fait que le secteur de l’énergie est extrêmement réglementé, d’après Bill Gates.
« La technologie utilisée et le prix pratiqué pour les consommateurs sont déterminés par des réglementations », rappelle-t-il. « C’est très différent d’un éditeur de logiciels ou même d’un fabricant de processeurs, où les cycles de l’innovation durent deux ou trois ans et où la dépendance à la politique du gouvernement est très faible. »
En outre, les États-Unis (autrefois le plus grand marché pour l’énergie) constituent un marché développé qui a davantage besoin de remplacer ses infrastructures que de nouvelles capacités. Nos attentes doivent être adaptées à la réalité que nous ne sommes pas la Chine, insiste Bill Gates.
« Ce ne sont pas les États-Unis qui laissent la plus forte impression sur le monde », déplore-t-il. « Nous en sommes même loin. » Un constat partagé par Steven Chu.
Les voitures fabriquées en Amérique pourraient être commercialisées à travers le monde en mettant l’accent sur l’efficacité énergétique, suggère ce dernier.
« Vous fabriquez la voiture ici, vous la vendez à l’étranger », résume-t-il, depuis les matériaux jusqu’aux moteurs. Voilà une idée attractive pour les Américains chargés de générer cette innovation.
« Ce qui motive les ingénieurs, c’est de trouver comment améliorer les choses », souligne Steven Chu. « Nous devons continuer à montrer notre domination technologique au plan national. »
Certitude du marché
Steven Chu a admis que la stabilité (y compris le financement de l’ARPA-E) est essentielle pour attirer les financements.
« Le signal à long terme (dans 20, 30 ou 40 ans) est très important », insiste-t-il. « Il peut s’agir d’un signal à long terme modeste… pas forcément d’un signal énorme. Il faut juste qu’il démontre une viabilité. »
S’il y a beaucoup plus d’action dans le secteur aujourd’hui qu’il y a cinq ans (grâce à l’ARPAE), l’innovation énergétique dépend du gouvernement, que cela vous plaise ou non, constate Bill Gates.
« Davantage de fonds privés sont rentrés à mesure que l’opportunité a été reconnue », concède-t-il, mais le cadre politique change la façon dont ces fonds du secteur privé sont investis.
« Il faut établir un prix du carbone », affirme Bill Gates, afin de donner suffisamment de certitude aux start-ups pour planifier l’avenir. « Le point essentiel pour les 20 à 50 prochaines années est la taxe carbone, et de savoir si les politiciens peuvent faire quelque chose aujourd’hui pour garantir aux preneurs de risque que les paris qu’ils prennent aujourd’hui seront payants plus tard. »
Pour Steven Chu, la difficulté est de créer un environnement où la recherche et le développement et la commercialisation se déroulent en parallèle. Par exemple, les batteries deviendront inévitablement plus efficaces sur le plan énergétique. À ce moment-là, les compagnies d’électricité peuvent être impliquées. Après quoi les énergies renouvelables deviennent meilleur marché.
Les énergies renouvelables ne se développeront qu’à hauteur de ce que le système est prêt à accepter.
« Vous pouvez opérer cette transition deux fois plus rapidement » si vous la planifiez, indique-t-il. « Nous voulons que ces programmes sans subvention se développent. »
La question du nucléaire
La conversation a ensuite glissé vers le sujet de TerraPower, une start-up spécialisée dans l’énergie nucléaire financée par Bill Gates. Celui-ci estime que le nucléaire doit avoir sa place en tant que source d’énergie non intermittente qui parvient (pour TerraPower et sur le papier, du moins) à retirer 20 fois plus d’énergie du carburant que les méthodes traditionnelles, ce qui fait baisser le prix.
« À moins de prendre les hydrocarbures et de pousser le captage et le stockage [du carbone] à l’extrême, la seule solution qui reste [pour fournir une charge énergétique puissante] est le nucléaire », constate-t-il. « Je pense que nous devons parier sur toutes ces solutions, et dans chaque domaine nous devrions idéalement avoir des centaines d’entreprises qui font le même pari. »
« Sur le papier, il y a des solutions nucléaires, y compris la nôtre, qui peuvent être concurrentielles », ajoute Bill Gates. « Le trésor intellectuel de ce qui a été accompli dans le secteur nucléaire devrait donner lieu à des conceptions radicales qui répondent aux impératifs très stricts dans ce domaine. »
Le développement nucléaire mené aujourd’hui est très différent de ce qui était fait il y a quelques décennies, remarque-t-il.
« Sans les superordinateurs, nous ne pourrions pas en parler », parce que les entreprises peuvent désormais simuler des vagues de 30 mètres et d’autres conditions de catastrophes extrêmes pour voir comment les nouvelles conceptions de réacteurs réagissent.
Steven Chu confirme: « Nous sommes les leaders mondiaux dans la simulation avancée », parlant des États-Unis.
Petites phrases
La conversation a abordé plusieurs autres sujets. En voici quelques points-clés:
- Bill Gates sur l’impératif moral: « S’il faut que les hommes interviennent, ce n’est pas un bon système; avoir quelqu’un qui reste là, à attendre que d’autres fassent le nécessaire. »
- Bill Gates sur les difficultés spécifiques liées à l’incertitude sur les infrastructures: « Avec un éolien en mer bon marché, les États-Unis auront un réseau électrique très différent par rapport à un éolien terrestre bon marché. Comment se préparer à de multiples scénarios économiques? Faisons-nous ce qu’il faut pour parvenir au meilleur résultat? »
- Bill Gates sur l’utilisation, plutôt que le stockage, du carbone: « Le dioxyde de carbone n’a pas tant d’utilisations économiques positives que cela pour justifier le captage de quelque 7 milliards de tonnes par an. L’objectif est d’empêcher le réchauffement planétaire. Je devrais peut-être rendre mes boissons gazeuses un peu plus pétillantes… »
- Steven Chu sur l’implosion de Solyndra: « Le Congrès voulait que le ministère de l’Énergie investisse dans des sociétés innovantes. Ils savaient que toutes ne fonctionneraient pas. Ils ont affecté cet argent en sachant qu’il y aurait des pertes. »
- Bill Gates sur l’implosion de Solyndra: « C’est facile de prendre un emprunt au hasard et de trouver à redire. Globalement, nous devons pouvoir prendre des risques. Il faut des exemples à l’opposé de Solyndra: une start-up capable de rembourser très rapidement. J’aimerais voir le financement doubler. Vous l’aurez compris, j’aime la prise de risque. »
- Steven Chu sur la compétitivité mondiale: « Nous ne devons pas perdre de vue le fait que l’Amérique est le pays le plus innovant au monde. Nous pouvons montrer l’exemple. Nous avons tout à perdre; ne gâchons pas notre chance. »
- Bill Gates sur l’impact mondial, 1ère partie: « Si vous prenez les améliorations apportées à la condition humaine, tout est lié à l’énergie. Une énergie bon marché est un moyen d’améliorer les conditions de vie du milliard d’habitants le plus pauvre de la planète. Peuvent-ils s’offrir des transports, des engrais, des éclairages? La réponse est non; en l’absence d’une énergie bon marché, ils resteront bloqués où ils en sont. »
- Bill Gates sur l’impact mondial,2de partie: « Une énergie meilleur marché a tout à fait sa place parmi les trois ou quatre choses que l’on peut souhaiter en priorité aux populations mondiales les plus pauvres. »
- Steven Chu sur la stratégie des États-Unis: « Nous ne voulons pas mettre tous nos œufs dans le même panier. L’important, c’est le mélange. Nous devons diversifier l’offre. »
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