Capital-investissement: rencontre avec Sophie Paturle, présidente du Club Cleantech de l’Afic

Par Thierry Noisette | 14 avril 2011 | 0 commentaire

Une quarantaine d’investisseurs financiers spécialisés dans les cleantech et leurs partenaires se sont regroupés au sein de l’Association française des investisseurs en capital. Sophie Paturle, présidente du Club Cleantech, nous parle de ce groupe et du secteur.

Sophie Paturle

L’Afic, Association française des investisseurs en capital, réunit les acteurs du capital-investissement, ceux qui apportent des fonds (capital-risque pour les jeunes pousses, capital-développement pour les entreprises plus mûres, transmission, etc.) aux entreprises non cotées.

En son sein est né depuis plus d’un an le Club Cleantech, qui réunit des investisseurs spécialisés dans le domaine. SmartPlanet.fr a interrogé sa présidente, Sophie Paturle, qui est aussi associée fondatrice et membre du directoire de Demeter Partners.

Comment est né le Club Cleantech?

Il est né d’un besoin ressenti par plusieurs investisseurs: nous voulions créer une communauté cleantech active, qui ne reste pas entre nous, investisseurs, mais s’ouvre, en rapprochant les entreprises, les financeurs, les pouvoirs publics, les instituts de recherche.

Nous, comme investisseurs financiers, nous amenons de l’argent pour accompagner les entreprises sur des marchés auxquels nous croyons. Mais notre rôle ne se limite pas à l’apport d’argent.

Comment fonctionne le Club?

Au départ, en novembre 2009, nous nous étions engagés à organiser une réunion par trimestre, plus deux réunions par an ouvertes à l’ensemble de l’écosystème des cleantech – en pratique, on en a fait plus.

Nous voulons faire à la fois un club des investisseurs spécialisés ou dédiés, avec des échanges d’expérience, et éventuellement des deals communs, et qui puisse parler d’une voix commune, par exemple sur le photovoltaïque ou sur les filières vertes, et en même temps voir et comprendre les tendances des fonds.

Combien avez-vous de membres?

Nous avons plus de 60 membres, dont plus de 40 sont des investisseurs financiers, et une vingtaine sont des membres associés, comme des cabinets d’audit (Ernst & Young, Grant Thornton…), d’avocats, etc.

Comment se répartissent les financiers?

Une dizaine sont  dédiés ou spécialisés dans les cleantech: Emertec, Demeter Partners, Aloe, Cape (Crédit agricole), l’équipe Environnement et infrastructures de Natixis, Ecomobilités Partenaires, qui est un fonds sponsorisé par la SNCF et spécialisé dans les transports propres, Idinvest, Xange. Il y a aussi de plus en plus d’investisseurs généralistes qui s’intéressent aux cleantech.

Comment voyez-vous le secteur des cleantech en France à l’heure actuelle?

Avec beaucoup de potentiel, mais il est important de noter que, en fait, le terme de cleantech recouvre un ensemble d’entreprises très hétérogène. D’un côté, nous avons des leaders mondiaux, dans les transports, l’eau, les déchets, les sols, le recyclage, avec de nombreux développements à l’international, de bonnes technologies et un vrai tissu de PME, qui travaillent et, dans certains cas, même rivalisent avec des grands groupes.

Une étude du BCG montre que sur le marché des éco-industries, qui représente de l’ordre de 55 milliards d’euros, plus de la moitié de ce chiffre d’affaires est réalisé par des PME.

Et puis il y a des secteurs à fort potentiel, où nous sommes partis plus tard que d’autres pays, comme les énergies renouvelables, mais où il nous reste une carte à jouer.

Regardez l’INES (NDLR: Institut national de l’énergie solaire) pour le photovoltaïque, c’est devenu un vrai laboratoire de taille significative en moins de trois ans. Il n’y a donc pas de raison qu’on ne puisse pas  créer des entreprises performantes de taille moyenne dans les ENR.

Dans ce domaine des éco-industries, il faut aussi souligner le rôle important des pôles de compétitivité. Nous y avons déjà tenu plusieurs réunions de travail allant à la rencontre des entrepreneurs des pôles, pour leur expliquer le rôle du capital-investissement et les modalités de l’apport en fonds propres, et avons engagé un vrai programme pour 2011.

La montée des investissements liés à l’environnement, aux énergies renouvelables, etc. se ressent-elle nettement vu côté financiers?

C’est un de nos chantiers: fournir des chiffres et quantifier l’évolution. Nous avons fait une enquête en interne, avec Ernst & Young, auprès des seuls membres du Club Cleantech début 2010: en cinq ans, ils prévoient de doubler les montants investis dans ce domaine.

Dans la structure que je connais le mieux puisque j’en suis un des fondateurs, Demeter Parners, notre premier fonds, en 2005, était de 105 millions d’euros. Et le second, que nous avons commencé à investir en 2009, est de 205 millions.

De façon plus générale, nous avons commencé en 2010 à publier un baromètre trimestriel des investissements dans les cleantech, ce qui donne des valeurs de référence.

Dans la période 2005-2010, un milliard d’euros ont été investis au total en equity (capital-investissement, NDLR), et ces investissements devraient passer à deux milliards pour 2010-2015: il y a le capital-risque au départ bien sûr, mais ensuite une fois qu’une technologie est créée, il faut la mettre en œuvre, et là le capital-développement entre en jeu ainsi que le financement des infrastructures, puisque les infrastructures auxquelles les technologies s’appliquent doivent aussi être financées.

C’est une des idées du club, nous voulons créer des passerelles entre les différents stades de développement des entreprises et la chaine complète de financement, les interconnexions étant réelles et clés.

Vous parliez de décalage dans certains domaines, comment se situe la France par rapport à d’autres pays?

À côté des secteurs matures comme ceux de l’eau ou des déchets où il y a beaucoup de PME en France, il y a des activités plus émergentes: ENR, stockage de l’énergie, captage de C02, etc., où le niveau de maturité est très différent selon les pays. Il est clair que l’Allemagne a pris une avance très importante en matière d’énergies renouvelables, en particulier.

C’est important d’aller aussi voir ce qui s’y passe et comment font les autres pays, car si nous considérons la méthanisation, par exemple, à peine émergente en France alors que la France a de vrais atouts, comprendre pourquoi nos voisins s’y sont engagés fortement permet de comprendre pourquoi nous allons aussi maintenant, certes avec retard, le faire.

Quel rôle peuvent jouer les pouvoirs publics?

Ils ont un rôle important car la réglementation est un driver fort: sans eux, certaines technologies ne pourraient jamais devenir rentables. Dans des secteurs comme le solaire, des gains de productivité énormes sont possibles, à condition qu’il y ait des effets de volume.

Un point essentiel à considérer est que pour investir et développer une activité, la visibilité est un élément indispensable: une entreprise peut s’adapter, mais il lui faut un minimum de temps. Il y a eu beaucoup de choses faites, des changements de cap sont à regretter.

Le photovoltaïque met en exergue une crainte des investisseurs: le risque lié à la régulation est fort lorsqu’il y a un changement de politique, ça peut entraîner l’arrêt d’un secteur. Les financiers vont tenir compte de ce risque dans leurs allocations d’actifs, et la croissance de tout un secteur peut être remise en cause, d’autant qu’il y a un risque de contagion aux investisseurs institutionnels.

En même temps, il y a eu beaucoup de choses faites. Le Grenelle de l’environnement a été une avancée importante, où on a mis autour d’une table des entrepreneurs, les pouvoirs publics, les PME, les grands groupes, les associations, les chercheurs, toutes les parties prenantes. Ça a créé une prise de conscience de l’importance de l’environnement, de la nécessité d’une économie de la sobriété en ressources, et aussi de l’innovation technologique.

Pourriez-vous citer des exemples de réussites récentes dans le secteur?

Il y a de belles histoires dans les cleantech. Dans le recyclage, Paprec, qui à partir du milieu des années 90 a grandi jusqu’à devenir une véritable alternative aux leaders, c’est une formidable réussite.

Dans les énergies renouvelables, il y a aussi des succès, comme Solaire Direct dans le photovoltaïque, dans le traitement de l’air Environnement S.A, un des leaders mondiaux. Carso, dans l’eau, est aussi une vraie réussite.

Dans l’éolien on peut citer plusieurs belles opérations: la Française d’éoliennes, Perfect Wind, ou encore l’industriel Vergnet qui a réalisé la plus grosse IPO (NDLR: introduction en Bourse) sur Alternext en 2007 et dont la taille des marchés signés a explosé.

L’investissement dans les cleantech est-il comparable à celui dans d’autres secteurs ou y a-t-il des spécificités si l’on parle de critère ESG?

Les critères du développement durable, ESG, environnement, social, gouvernance, les investisseurs financiers les appliquaient depuis longtemps comme Monsieur Jourdain faisait de la prose sans le savoir.

Ensuite, quand vous intégrez ces critères dans du reporting, vous le faites forcément de façon plus systématique. Ça devient aussi une demande des investisseurs institutionnels eux-mêmes, qui s’y intéressent. Mais si nous investissons dans l’environnement, ça ne donne pas droit à des TRI (taux de retour sur investissement, NDLR) moins élevés.

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