Jeff Jonas (IBM): « Comprendre des données au moment où elles arrivent » | SmartPlanet.fr

Jeff Jonas (IBM): « Comprendre des données au moment où elles arrivent »

Par Andrew Nusca | 4 juin 2012 | 0 commentaire

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Le fondateur de SRD, ingénieur autodidacte devenu IBM Fellow depuis quelques semaines, expose son parcours, ses projets et sa philosophie.

Jeff Jonas

Jeff Jonas collectionne les étiquettes: ingénieur, Ironman, patron, abandon scolaire dans le secondaire, scientifique, rêveur, papa. Désormais, il peut en ajouter une de plus à la liste: celle d’IBM Fellow.

Cette distinction prestigieuse, accordée par le géant de la technologie américain pour récompenser l’excellence en matière de technologie et d’innovation, est décernée à ceux qui se consacrent à trouver une solution aux grands problèmes de ce monde. En tant que fondateur de Systems Research and Development, qu’IBM a racheté en 2005, Jeff Jonas a passé de longues heures à travailler sur ce qu’il appelle « l’analytique en quête de sens », c’est-à-dire l’analyse de données et la prise de décisions à la volée. Cette technologie promet de révolutionner un certain nombre d’industries, de la finance au commerce de détail, en passant par le sport.

Pas mal pour quelqu’un qui a connu la faillite, une fracture du cou et la naissance de trois enfants (sans oublier 25 triathlons!).

Nous avons appelé Jeff Jonas chez lui, à Las Vegas, pour comprendre comment il fonctionne.

SmartPlanet: Vous avez été nommé IBM Fellow le 10 avril. Quel effet cela fait-il?

Jeff Jonas: Pour un technicien, je ne crois pas qu’il existe de plus grande distinction ailleurs, dans aucune autre entreprise. Ce n’était pas prévu. Je n’ai jamais pensé que ma vie prendrait cette direction.

SP: J’ai lu votre biographie ce matin, et c’est une incroyable histoire pleine de rebondissements. Par exemple, je ne savais pas que vous étiez à l’origine d’un des systèmes utilisés pour protéger l’industrie des jeux d’argent contre les compteurs de cartes. Ce qui m’a frappé dans l’œuvre de votre vie, c’est votre aptitude à jongler entre vue d’ensemble et détail technique. C’est un trait de caractère inhabituel chez un ingénieur. Comment faites-vous pour trouver cet équilibre?

JJ: C’est une évolution qui s’est faite au cours de mon existence. Si je reviens à ma société SRD avant son rachat, j’ai passé près de 20 ans à concevoir, structurer et déployer 100 systèmes. Sur chacun de ces systèmes, j’étais investi d’une mission: apprendre comment effectuer la répartition des quartiers dans le cadre d’un plan d’urbanisme, par exemple. Les pratiques d’ingénierie municipale pour la gestion de la croissance urbaine: comment dimensionner correctement les égouts en vue de la croissance future? Et une centaine d’autres choses.

Au début de ma carrière, je faisais des études approfondies et des travaux d’ingénierie sur des sujets très spécifiques. Puis j’ai commencé à voir des schémas plus horizontaux. « Hum, ceci n’est pas si différent de cela. » Il y a juste ces petites similitudes subtiles et ces schémas qui se répètent.

L’autre moitié de l’équation: j’ai travaillé sur la stratégie et l’établissement de règles (Jeff Jonas a passé quelque temps à travailler sur la « résolution anonyme », une technique cryptographique qui permet aux entreprises de travailler avec les données personnelles des individus sans empiéter sur leur vie privée. NDR). Depuis huit à dix ans, je travaille là-dessus.

Il y a environ trois ans et demi, un dirigeant d’IBM m’a dit que si j’avais une autre idée lumineuse, ils allaient la financer. Je ne suis pas un spécialiste [conventionnel] de la recherche et du développement. J’aime lancer des idées, mais je ne me jette pas à l’eau tant que je ne peux pas les visualiser. Je ne retiens que les projets que j’arrive vraiment à visualiser.

SP: Sur quoi travaillez-vous aujourd’hui?

JJ: Je travaille sur un moyen pour une entreprise de comprendre des données au moment où elles arrivent, pour qu’elle puisse savoir quelle est l’attitude intelligente à adopter avant qu’il ne soit trop tard. L’idée est d’en extraire du sens et d’y répondre. C’est comme savoir quand s’écarter ou se baisser pour éviter quelque chose. Une entreprise peut-elle répondre intelligemment? Pas aujourd’hui. Si vous visualisez ceci, c’est comme prendre les pièces d’un puzzle dans une boîte et voir comment elles s’assemblent.

C’est ce que j’appelle « l’accumulation de contexte ». Votre intelligence s’arrête aux pièces de puzzle que vous possédez, lesquelles s’accumulent de manière incrémentale. Pareil pour le contexte.

Je suis en train de mettre au point un moteur qui prend les transactions qui se produisent et les compare à ce qui s’est déjà produit. S’il note quelque chose d’anormal, par exemple, une personne qui consulte le compte bancaire de Jeff Jonas alors qu’elle n’a rien à y faire, cette banque voudra être mise au courant. C’est un nouveau type de capacité, un appui supplémentaire (et plus sophistiqué) qui aide les entreprises en répondant à leurs besoins.

Aujourd’hui, il existe un système conçu pour comprendre la question d’un utilisateur. Un système de découverte où vous devriez poser des questions intelligentes chaque jour. Il n’y a pas suffisamment de personnes pour accomplir une telle tâche. Vous voulez les données qui vous permettront de trouver d’autres données. Vous voulez les choses qui sont pertinentes pour vous trouver vous. La moindre donnée qui arrive est la question.
Prenez quelqu’un qui s’inscrit avec un nouveau compte. À cette fraction de seconde, l’entreprise vient d’apprendre quelque chose.

Cette méthode est incrémentale et autocorrective. Vous pourriez croire que certaines choses n’ont pas de lien entre elles. Mais c’est une décision.

Imaginez: vous avez vu un milliard de lignes de données et pris un milliard de décisions les concernant. Puis vous recevez la ligne de données numéro un milliard un. La corriger à ce moment-là, voilà le plus difficile. C’est la possibilité d’avoir de nouvelles observations qui contredisent les affirmations précédentes. C’est changer d’avis par rapport au passé. C’est passionnant, mais j’ai du mal à trouver le sommeil. Je me prépare à commercialiser ce système, et je pense qu’il va combler un vide sur le marché.

SP: Qu’est-ce qui vous motive?

JJ: Cela m’amuse. C’est un passe-temps. Je vis le rêve de ma vie. Je pense que le travail que je suis en train d’accomplir est le plus important de mon existence. C’est vraiment formidable de travailler pour une entreprise qui apprécie cela. D’avoir accès aux personnes exceptionnelles qui travaillent ici, à IBM, et d’avoir accès à leurs travaux… l’équipe technique dont je dispose ici est extraordinaire. Sans oublier les clients que j’ai l’occasion de rencontrer pour parler de leurs problèmes… des problèmes qui concernent les grands volumes de données. Mon but n’est pas de m’enrichir; je ferais cavalier seul si tel était le cas. J’essaie de me montrer utile.

Je suis comme un artiste qui voit l’œuvre accrochée au mur, mais personne ne la regarde ou n’en profite. J’aime créer des choses qui sont utiles. J’ai vu une partie de mon travail être utilisée sur [le site de transfert d'argent] MoneyGram. J’ai lu des rapports à ce sujet et constaté que leurs réclamations pour fraude ont diminué de 72% après avoir mis ma technologie en application. Peut-on en déduire que 1.000 personnes par semaine échappent à un énorme dilemme?

J’ai également travaillé à réunir des êtres chers après [l'ouragan] Katrina. C’est extrêmement motivant d’avoir un tel retour d’informations. Il y a une boucle de réaction forte dans mon travail.

SP: S’il y a un problème que vous aimeriez résoudre, quel serait-il?

JJ: J’espère que ce que je crée aujourd’hui sera tellement facile à utiliser et aura tellement d’applications horizontales qu’on l’utilisera pour aider à détecter les astéroïdes dans l’espace (pour que nous puissions protéger la Terre ; après tout, c’est là que nous sommes), mais aussi dans la bioinformatique, dans le secteur de la santé, pour traiter la sclérose en plaques, la maladie d’Alzheimer et le cancer, ainsi que pour moderniser l’inscription des électeurs. La liste est encore longue. Je crois que la même invention pourra remplir toutes ces missions en contrepartie d’un effort négligeable. C’est mon rêve. J’ai tendance à rêver en très grand et je parviens à la moitié du chemin, mais cela reste formidable.

Par contre, j’ai besoin de faire des essais. Il ne faut pas rester dans sa tour d’ivoire. Je vais dans le fond des choses et travaille sur des problèmes vraiment intéressants avec de vraies données dans les schémas, les structures de base de données, les transactions… Pour apprendre, il faut que je ne fasse qu’un avec mon sujet. Je ne lis pas de livres, je n’ai pas fait d’études. Ma méthode, c’est l’immersion.

SP: Faisons-nous trop confiance à la technologie en tant que moyen de résoudre des problèmes fondamentaux?

JJ: Il ne va pas y avoir suffisamment d’humains pour faire toutes les choses qui sont faites par ordinateur. Si nous voulons préserver les ressources de la Terre, nous allons devoir être plus économes. La solution viendra-t-elle des humains ou peut-on obtenir des pistes grâce aux machines? Là où il faut être prudent, c’est en s’assurant qu’il reste toujours un humain dans le processus. Il s’agit de diriger l’attention des humains.

J’ai rencontré récemment une grande banque mondiale, qui m’a parlé des milliers d’employés qu’elle a en Asie, dans le centre de traitements, simplement pour détecter les fraudes et garantir la conformité. Comme beaucoup d’entreprises, elle se sent submergée par les incertitudes. A-t-elle besoin de mille personnes de plus? À quel point est-ce efficace? Nous allons continuer à voir la tendance du triage de machine à machine.

Néanmoins, la technologie qui dirige l’attention humaine pour que nous puissions savoir où appliquer notre qualité humaine au mieux est plus importante.

SP: En 1988, un accident de voiture vous a laissé temporairement paralysé. A-t-il changé votre façon de voir les choses?

JJ: Il y a juste une idée qui ne me quitte jamais: chaque jour qui passe est un jour de gagné. Les chances que je survive étaient proches de zéro. Chaque jour est donc un jour en plus. J’ai également appris à cette occasion (j’étais alors un gamin) ce qu’était la mortalité. Quand vous êtes gosse, vous n’avez peur de rien. Puis vous vous rendez compte que vous pouvez vous tuer par accident.

J’ai senti assez jeune que les ordinateurs étaient mon truc. Je me revois assis là, complètement paralysé à partir du cou, en train de me dire que je pouvais toujours toucher un crayon avec mon nez… et programmer [des ordinateurs]. Ma conviction quant à ce qui était l’œuvre de ma vie était déjà présente malgré la situation.

SP: Que diriez-vous à quelqu’un qui veut résoudre les problèmes du monde?

JJ: Quand j’étais gamin, je voulais juste être programmeur. J’ai eu un avant-goût de ce que les ordinateurs pouvaient faire. En 1976, quelqu’un m’a montré comment effectuer une recherche sur ARPANET ou AOL, je ne sais plus… La recherche portait sur les « systèmes de refroidissement à tubes de cuivre ». Je me souviens m’être dit: « C’est ce que je fais. Je peux faire cela. Ça me parle. » C’était un sentiment étrange. Je sentais que j’étais doué pour cela, mais je n’y connaissais rien. J’avais 13 ans! C’est tout ce que j’ai voulu faire après cela. C’est pourquoi j’ai abandonné le lycée. J’ai suivi deux cours d’informatique au lycée, et comme il n’y en avait plus d’autres, j’ai arrêté.

Comme je le dis à mes enfants, et à quiconque veut bien m’écouter, essayez de trouver un travail que vous aimez, car vous passerez la majeure partie de votre vie à travailler. Je n’ai pas vraiment couru après l’argent (j’ai passé la majeure partie de ma vie fauché), mais si vous trouvez un domaine que vous aimez, vous pouvez vous y épanouir pleinement.

Et rester productif. Il y a beaucoup d’individus à travers le monde qui se lèvent le matin et qui travaillent dur pour recevoir une éducation. Si vous voulez être compétitif au niveau mondial… voici ce je dis à mes enfants : « 200.000 personnes ont été plus productives que vous aujourd’hui et en savent plus sur le monde. » Je leur dis d’aller à l’école. Peu de gens voudraient en fait avoir mon parcours de vie.

SP: Eh bien… Mes parents avaient juste coutume de dire: « Finis ton assiette, il y a des enfants qui meurent de faim en Somalie… » Alors, comment dites-vous à vos enfants de prendre aussi le temps de profiter de la vie?

JJ: Je travaille dur mais je sais aussi me détendre. Ils ont besoin de me voir m’amuser davantage. Je leur dis qu’il est toujours temps de s’amuser plus tard. S’ils s’amusent trop maintenant, cette courbe de réussite ne sera pas aussi élevée. Il vaut mieux qu’ils s’investissent à fond maintenant et qu’ils prennent le temps de s’amuser plus tard.

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