La construction écologique peut-elle sauver la planète?

Par Andrew Nusca | 7 mars 2011 | 0 commentaire

Ville écologiqueL’architecture écologique peut-elle sauver la planète? C’est la question à laquelle des experts ont tenté de répondre lors de la conférence sur l’infrastructure intelligente de The Economist organisée à New York, à l’université Pace. Les responsables des plus grands cabinets d’architecture se sont réunis pour définir la construction écologique.

« Il ne s’agit pas de savoir ce qui fait qu’un bâtiment est écologique ou en quoi il est écologique, mais de s’intéresser au pourquoi », précise Richard Cook de Cook + Fox Architects.

Contrôler l’impact

Richard Cook, associé du cabinet chargé de la nouvelle tour Bank of America au One Bryant Park, à New York, estime que l’architecture écologique est un moyen de trouver « comment composer avec le paradis qu’on nous a légué », autrement dit, la nature.

Suivent plusieurs statistiques débitées à toute allure:

  • 80% du gaz carbonique de la ville de New York proviennent de l’environnement construit.
  • Les centrales électriques gaspillent deux tiers de leur énergie sous forme de chaleur évacuée par les cheminées d’usine.
  • 7% supplémentaires de l’énergie générée sont perdus durant la transmission.
  • Les Américains n’utilisent que 27% de l’énergie effectivement générée par une centrale électrique.
  • Les Américains représentent 4,5% de la population mondiale mais consomment 25% de ses ressources et produisent 25% de ses émissions de carbone.

« Que ferons-nous si les climatologues ont raison? », a lancé Richard Cook pour provoquer le public. « Nous ne pouvons pas continuer sur cette voie-là. »
Mais tout ne se résume pas à des chiffres. En prenant l’exemple du siège de son entreprise à Manhattan, Richard Cook note que le meilleur avantage d’un bâtiment écologique pourrait être la vue.
« Vous devez vous sentir en lien avec l’environnement », considère-t-il. « En fin de compte, nous devons construire des choses qui sont belles, qui nous aident à nous sentir bien et au cœur de la nature. »

Captiver l’imagination

Comment faire alors pour mieux intégrer la nature de sorte qu’il ne s’agisse pas d’un jeu à somme nulle?
C’est ce à quoi Elizabeth Diller a essayé de répondre lors de sa présentation sur la High Line de New York, une voie ferrée aérienne à l’abandon que son entreprise a « métamorphosée », pour ainsi dire, en un lieu dédié à la nature et aux loisirs, en la transformant en parc.

Cofondatrice de Diller Scofidio + Renfro, Elizabeth Diller raconte que les résidents de la ville se sont opposés à un projet du maire de l’époque, Rudy Giuliani, visant à la détruire. La raiso : des photos saisissantes de la plate-forme surélevée avaient captivé les riverains qui se sont transformés en militants.
« L’incroyable pouvoir politique de la photographie a fonctionné », constate-t-elle, ajoutant que les New-Yorkais en sont tombés amoureux « en tant que ruine ».

« Nous voulions la réhabiliter autrement », poursuit-elle. « La question était de savoir comment éliminer le caractère industriel du site sans faire du sentiment, et préserver un écosystème délicat. » Sa solution: ce qu’elle appelle « l’agritecture », ou l’incorporation de microenvironnements alliant faune et flore dispersés le long des anciens rails, mélangeant chemins de balade et espaces verts.

« La nature reprend ses droits sur le béton », se réjouit-elle. « D’abord, la culture a pris le pas sur la nature, puis est tombée en ruine, avant d’être reconquise et pervertie par la nature comme dans une ronde d’obsolescence. »

Répondre à l’environnement

Si les hommes peuvent construire et minimiser l’impact sur l’environnement, Tristan d’Estree Sterk a une tout autre solution à proposer: construire pour répondre à l’environnement.
Pourquoi? Parce que les États-Unis génèrent 2.969,486 milliards de BTU (NDLR: unité d’énergie anglo-saxonne) et rejettent 0,17 million de tonne de CO2 chaque année. De plus, d’après Tristan d’Estree Sterk, les systèmes réactifs peuvent économiser plus de 2.969 milliards de BTU par an en chauffage et refroidissement résidentiels.

« Notre infrastructure et nos bâtiments doivent devenir plus réceptifs à l’environnement », estime-t-il. « Une architecture capable de répondre aux conditions locales. » En d’autres termes, il faut en finir avec les constructions utilisant des matériaux « passifs », pour encourager la densité. Il faut imaginer des bâtiments tout en légèreté pouvant changer de couleur, de perméabilité et de forme, et encourager la densité.

« Tout ceci est réalisable si nous envisageons l’architecture sous un jour différent », affirme-t-il. « Des systèmes qui s’appuient sur le contrôle, des données de capteurs et des mécanismes de commande. »

Mettre en avant l’aspect écologique

Thom Mayne, fondateur de Morphosis Architects, explique que les architectes ont trois « territoires » pour développer une idée de bâtiment durable : sa forme, sa relation à la terre et ses systèmes mécaniques.
« En tant qu’architectes, nous opérons à deux échelles : l’échelle du bâtiment et l’échelle urbaine », résume-t-il. « La durabilité n’est pas un sujet anodin. Il est extrêmement complexe. »

Passant en revue quelques-uns de ses récents projets majeurs (depuis le nouveau bâtiment de Cooper Union au 41 Cooper Square, à New York, premier bâtiment certifié LEED Platinum de la ville, jusqu’au San Francisco Federal Building, le premier grand bâtiment des États-Unis construit sans climatisation, en passant par la tour Phare à Paris, dont la forme change avec le déplacement du soleil grâce à 4.000 pare-soleil), Thom Mayne explique que les obstacles ne sont pas la technologie mais la volonté.

« Avec les systèmes dont nous disposons aujourd’hui, nous avons d’innombrables moyens de développer un habillage complexe », souligne-t-il. « Il ne s’agit pas d’un problème technique, mais d’un problème de perception. »

Un de ses centres d’intérêt récents: les toitures écologiques. « Nous amenons la ferme (le monde agraire) dans la ville », explique-t-il. « Bâtiments et paysages se conjuguent désormais au singulier. »

Définir le terme « écologique »

Un bâtiment écologique l’est-il vraiment si son efficience laisse à désirer? Non, de l’avis de Ken Yeang, président de Llewelyn Davies Yeang. Ken Yeang insiste sur le fait qu’un bâtiment vraiment écologique est « l’intégration transparente de quatre éco-infrastructures »:

  • « Grise »: l’infrastructure d’ingénierie. L’énergie, le réseau électrique intelligent, l’informatique, le recyclage, les déchets, les transports…
  • « Bleue »: l’infrastructure hydraulique. « Nous devons refermer la boucle autant que possible. »
  • « Rouge »: l’infrastructure humaine. « Nous devons évoluer en tant qu’individus. Notre style de vie doit changer. »
  • « Verte »: l’infrastructure écologique. « Nous ne pouvons pas la voir parce qu’elle est invisible. » Il s’agit des ressources de la nature, des habitats, de la biodiversité, des couloirs écologiques… « Si une architecture écologique n’a pas l’infrastructure écologique, alors pour moi il ne s’agit pas d’architecture écologique », tranche-t-il.

Le plus grand problème est l’approche actuelle qui entrecroise ces systèmes sans vraiment les intégrer.
« Lorsque vous recouvrez le gris de vert, vous obtenez des systèmes fractionnés », explique-t-il, montrant la photo d’une forêt sectionnée par une autoroute. « Nous découpons la terre en morceaux. »

La solution, du moins pour son exemple, est un « pont écologique » qui fait la part belle à la végétation, permettant aux espèces et ressources de traverser la tranchée créée par l’autoroute. Ken Yeang appelle cela une « infrastructure composite ». « Elle est beaucoup plus stable », conclut-il.

Quelques déclarations

Voici d’autres points notables issus de la discussion.

Richard Cook sur le fait de susciter l’attrait: « Impliquez les individus afin qu’ils soient fiers de ce qu’ils font. Transformez leur façon de faire. Il est dans la nature humaine d’être compétitif. »

Ken Yeang sur la gestion des installations: « Si vous voulez avoir un jardin, vous devez l’entretenir. C’est à vous d’en prendre soin. »

Ken Yeang sur l’utilité de la construction écologique: « À certains égards, vous devez dire au client qu’il peut récupérer son investissement dans un délai de cinq ans. Un bâtiment écologique ne doit pas forcément avoir un coût exorbitant, du moment que vous commencez d’emblée avec la bonne méthode. »

Thom Mayne sur la certification LEED: « LEED est un programme de transition. Il ne s’attaque pas vraiment au problème principal, à savoir la forme du bâtiment. »

Elizabeth Diller sur la justification de l’architecture durable: « La constante que nous rencontrons tous en tant qu’architectes est d’insister sur les coûts d’exploitation sur plusieurs années plutôt que sur les dépenses d’investissement. Les individus n’aiment pas changer leur style de vie. »

Richard Cook sur l’avantage financier à motiver les individus: « La High Line a été un catalyseur pour modifier le comportement des hommes, et ensuite vient l’argent. »

Thom Mayne sur la mission: « Une part de votre travail, lorsque vous le faites bien, consiste à changer les comportements. Il y a une résistance. Cela remonte à une idée plus simple et primitive. »

Tristan d’Estree Sterk sur la construction intelligente: « Nous avons des bâtiments. Ils font partie intégrante de notre société. Ils nous causent beaucoup de problèmes. Lorsque nous concevons un bâtiment, nous devons l’envisager comme un yacht : si nous le manœuvrons, nous devons constamment savoir ce qui se passe autour de nous et décider comment nous positionner par rapport au vent afin d’avancer. Nous aurons beau avoir le meilleur yacht au monde, si nous ne savons pas comment le diriger, nous resterons à quai. »

Tristan d’Estree Sterk sur les bâtiments non écologiques : « Il y a une certaine intelligence naturelle dans la façon dont nous avons construit les choses. Mais l’évolution actuelle est plutôt lente. Nous n’apportons pas de changements radicaux aux choses. En continuant ainsi, nous ne faisons que corriger une méthodologie ou un paradigme existant. »

Thom Mayne sur la durabilité : « Sur le long terme, elle est éthiquement et politiquement correcte, et elle est pertinente pour les affaires. »

Richard Cook sur le résultat final: « La planète va s’en sortir. C’est juste un gros rocher qui flotte dans l’espace. C’est notre qualité de vie sur ce rocher qui pose problème. »

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