A la fois effet de mode et source de concepts prometteurs, la ville de demain – connectée et durable – est un vaste terrain d’expérimentations pour les architectes. Plusieurs fois nommé pour le Grand Prix d’Urbanisme, Nicolas Michelin nous aide à mieux comprendre les tenants et aboutissants de ce qui pourrait bien faire partie de notre quotidien dans un avenir proche.
A l’heure où les projets d’écoquartiers fleurissent en France, et où le concept de ville intelligente agite son monde, le rôle de l’architecte est plus que jamais primordial. Il se doit de concilier respect des nouvelles normes environnementales et intégration d’idées créatives. Nicolas Michelin, architecte urbaniste créateur de l’ANMA (Agence Nicolas Michelin et Associés), expose sa vision de la ville de demain.
Smart Planet.fr: La ville durable est-elle en bonne voie?
Nicolas Michelin: Il s’agit d’un effet de mode, aujourd’hui tout doit être durable, même si l’on ne sait pas ce que cela veut dire. Néanmoins, le développement durable a induit une prise de conscience sur la qualité des constructions. Autrefois, un immeuble de bureau était construit à la périphérie d’une ville, mais aujourd’hui ce n’est plus possible, on veut qu’il soit vertueux et intégré. C’est positif.
Les architectes sont-ils suffisamment formés aux nouvelles normes environnementales?
Un architecte est formé à concevoir. Les étudiants se doivent d’acquérir une capacité à créer, à être innovants. Les tendances « vertes » sont fondées sur des normes qui unifient les façons de faire. Apprendre les normes n’est pas très compliqué. Les normes « lissent » l’innovation.
Je plaide beaucoup pour l’innovation parce qu’aujourd’hui la manière de « normer » n’est pas satisfaisante. Un ingénieur ne peut pas remplacer l’architecte. Il n’a pas le sceau créatif, très précieux. Un projet sans architecte engendre des choses standards.
Que va changer la Réglementation Thermique 2012?
La RT 2012 oblige les futurs bâtiments à devenir à basse consommation. Elle introduit des critères énergétiques et prend en compte les sources d’énergie, les matériaux et l’innovation.
Quelles principales innovations identifiez-vous aujourd’hui dans le secteur du bâtiment?
Il y a une petite révolution dans ce que l’on appelle le « green office ». On y place beaucoup de capteurs (de présence, d’humidité, etc.), qui vont réagir et réguler la consommation d’énergie. Ces systèmes électroniques peuvent aider à économiser énormément d’énergie.
On travaille également sur des nouveaux matériaux dits « à changement de phase », très chers, qui autorisent des parois minces, mais avec l’inertie de parois de 30 cm, équivalente à celle des murs à isolation thermique en laine de roche. Des innovations qui arrivent doucement. Le milieu du bâtiment est très lent à réagir.
On reproche parfois au Centre scientifique et technique du bâtiment (CSTB) de trop tarder à valider une innovation?
Le CSTB n’est pas entièrement en cause. Il est responsable de la certification des matériaux. C’est l’assureur qui fait la construction. C’est à lui de vérifier la conformité des matériaux. Il ne veut pas prendre de risque et ralentit donc parfois ce secteur en exigeant des avis techniques fournis au compte-gouttes par le CSTB.
Actuellement, quel est le plus grand défi d’un bâtiment tertiaire?
Le bâtiment tertiaire pose un problème de climatisation. C’est un secteur qui produit beaucoup de chaleur (employés, matériels), et qui consomme beaucoup d’énergie. La climatisation nécessite des tuyaux, des gaines, pas très économes. L’exigence des employés d’avoir une température constante à 22°C ne peut pas être remise en cause.
Pour 15 jours de chaleur en été, on suréquipe le bâtiment. Ce n’est pas une solution écologique. On a donc trouvé des systèmes de refroidissement plus « green », par exemple par rayonnement, avec des poutres froides ou des dalles actives. Ces systèmes sont pourtant boudés par les utilisateurs. Pourquoi ne pas banaliser la construction de terrasses dans les bâtiments de bureaux pour favoriser l’aération.
Dans un bâtiment BBC, la notion de confort reste-t-elle une priorité?
Un bâtiment à basse consommation (BBC) est thermiquement très isolé. C’est une boîte étanche sans fuite d’air. L’air est renouvelé par un système mécanique. Je remets en cause ce système. On en est très dépendant, rester confiné n’est pas bon. Ces bâtiments passifs sont très petits. C’est à partir de ce constat que l’on peut se poser la question du confort.
La RT 2012 exige que notre consommation d’énergie baisse de 30 kw/h par mètre carré et par an. En moyenne un logement est à 80 kw/h, on doit passer à 50 kw/h pour les BBC. Or, ces bâtiments ne représentent que 2% des constructions françaises. L’effort est dérisoire et la réduction difficile à atteindre.
A titre d’exemple, prendre une douche rapide en économisant l’eau chaude permet de gagner la même quantité d’énergie. Ne vaut-il pas mieux vivre dans un logement plus grand, mais en changeant nos habitudes de consommation? A l’usager de devenir vertueux.
On parle de plus en plus de villes connectées. Comment appréhendez-vous cette approche?
L’une des grandes idées en termes de ville « connectée » pourrait être la distribution d’énergie. On stockerait l’énergie produite par panneaux solaires dans la journée au bureau pour la récupérer chez soi ensuite (à condition d’avoir un quartier mixte, bureau/logement). Mais la mise en place est compliquée et oblige les propriétaires à travailler ensemble et à partager. Or, la société est individualiste.
La ville de demain est basée sur la domotique, la connexion aux transports en commun. On n’habiterait plus une seule ville mais trois. Personnellement je ne crois pas que l’avenir soit dans ces types de ville très science-fiction. Je plaide beaucoup pour la vertu de la rue qui doit rester un vecteur social.
Je crois que l’Homme a toujours deux pieds, je crois toujours au local. La ville c’est celle que l’on voit par la fenêtre et qui a un côté dangereux. La ville de demain sera connectée pour l’énergie. Pour le reste, je n’y crois pas.
Le maintien de la biodiversité dans la ville ne relève-t-il pas du vœu pieux?
La biodiversité est prise en compte avec la construction de corridors verts, qui mettent en connexion des biotopes favorisant le déplacement d’espèces (sauterelles, renards, mulots, oiseaux).
A titre d’exemple, le jardin du Luxembourg à Paris n’a aucune valeur écologique d’après les écologues allemands. S’il était connecté à un corridor vert, il aurait de la valeur. Ce n’est pas encore bien implanté, c’est une notion difficile à intégrer.
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