Les États-Unis seront-ils en tête de la compétition dans le secteur des cleantech, ou perdent-ils du terrain? C’est la question qu’ont examiné plusieurs experts, comme les représentants de Siemens et de First Solar, au sommet de l’ARPA-E.
WASHINGTON — À l’heure où l’industrie des énergies propres se développe, faut-il aider les États-Unis à jouer la concurrence et à passer en tête de la fabrication à l’échelle mondiale, ou bien les économies étrangères domineront-elles la haute technologie?
C’est la question à laquelle des experts ont tenté de répondre lors du second sommet annuel de l’innovation sur l’énergie de l’ARPA-E, où un panel composé des leaders de l’industrie s’est penché sur les raisons pour lesquelles quelques-unes des plus grandes entreprises au monde choisissent les États-Unis (ou non) pour la fabrication.
Planifier le déroulement
Bruce Sohn, président de First Solar, a lancé le sujet en admettant que la fabrication américaine « fait toute la différence dans le monde pour notre vitalité économique ».
Étant l’un des plus grands fabricants de modules solaires au monde, First Solar a besoin d’une politique gouvernementale « significative » pour permettre à l’industrie de développer des technologies innovantes, estime-t-il.
« Nous vendons quelque chose de très comparable à un placement en viager: des dépenses d’investissement très importantes et un coût très bas par la suite », souligne Bruce Sohn.
Les programmes fédéraux dits de « rapprochement » doivent être maintenus, affirme-t-il, ajoutant qu’il y a un « avantage considérable » à jumeler la fabrication et l’innovation.
« D’autres pays sont en concurrence pour ces technologies », explique-t-il. « Ils créent des politiques pour attirer des entreprises telles que la nôtre. Cela ne peut plus durer. »
Ouvrir la porte
Le modérateur Ron Bloom, conseiller du président pour la politique de fabrication à la Maison Blanche, a demandé à l’ancien gouverneur du Michigan John Engler ce qu’il faudrait pour mettre des incitations en place.
« De plus en plus, c’est le capital humain », constate-t-il. « C’est le talent. En même temps, c’est aussi l’environnement concurrentiel. »
Le défi est que des nations étrangères se comportent comme les États-Unis, mettant en place des dispositifs pour attirer l’investissement, prévient John Engler.
« Nous avons besoin d’une stratégie de fabrication pour l’Amérique », déclare-t-il. « Or, nous n’en avons pas. »
Parmi les défis:
1. L’impôt sur les sociétés aux États-Unis est parmi les plus élevés au monde. Le pays était beaucoup plus compétitif au niveau mondial dans les années 1980. « Nous sommes restés sans bouger alors que toutes les autres nations du monde diminuaient l’impôt sur les sociétés », constate-t-il. « En 1991, les États-Unis ont instauré un crédit d’impôt pour la recherche et le développement. C’était le meilleur au monde. Aujourd’hui, on en est bien loin, et il n’est même pas permanent. »
2. Les restrictions sur l’immigration ont été renforcées. « Nous pensons qu’il faut donner une carte verte aux étrangers qui obtiennent un diplôme dans le pays », dit-il. « S’il est difficile d’amener ce talent ici, une entreprise qui opère à l’international devra aller le chercher là-bas. »
Il faut que les États-Unis soient le meilleur endroit pour le siège d’une entreprise, le meilleur endroit pour réaliser la majeure partie de la recherche et du développement, et parmi les meilleurs endroits pour fabriquer les marchandises, soutient John Engler.
« Nous devons reprendre du poil de la bête et tout faire pour que cet investissement ait lieu ici », préconise-t-il.
Simplifier la chaîne d’approvisionnement
John Baumstark, dirigeant du fabricant de panneaux solaires photovoltaïques Suniva, confie que son entreprise exporte 75 à 80% de ses produits à l’étranger. « Nous aimerions en voir plus ici aux États-Unis », admet-il.
Le problème: une politique à court terme inadaptée. « Nous avons besoin de signaux de demande clairs à l’heure où nous continuons de nous développer », explique-t-il. « Nous avons besoin d’une politique qui dit aux investisseurs et à nous que nous pouvons rester en local. »
Il ne s’agit pas non plus d’une solution optimale pour la durabilité de la chaîne d’approvisionnement de l’entreprise, fait remarquer John Baumstark. « Nous dépensons beaucoup d’argent à transporter les produits », constate-t-il. « Au final, il faut regarder le coût en magasin de la fabrication d’un produit. »
Pour alléger cette charge, les incitations fiscales des États-Unis doivent être plus concurrentielles, selon lui.
« Nous devons être plus stratégiques… pour avoir les plates-formes de fabrication les plus concurrentielles au monde », conclut John Baumstark.
Un avis partagé par Peter Solmssen, président de Siemens Corp. Malgré l’héritage allemand de son entreprise, il est d’avis que les États-Unis représentent un endroit idéal pour sa perspective globale. Mais l’aspect géographique compte.
« Où sont les clients? », demande-t-il pour la forme. « Les produits que nous construisons sont imposants et lourds à transporter. »
La qualité de la main-d’œuvre est également une considération majeure pour un conglomérat international, et les États-Unis ne sont pas aussi bien placés qu’on pourrait le croire, remarque-t-il.
« Lorsque j’étudie les capacités de ce pays, ce qui m’inquiète en tant qu’Américain, c’est le système d’éducation », déplore-t-il. « Actuellement, nous constatons une capacité suffisante pour répondre à nos besoins dans différentes parties du pays, mais les tendances ne sont pas bonnes. »
Idées contre investissement
Une perte de capacités de fabrication mettra-t-elle l’innovation en danger? Les panélistes s’accordent à dire que les États-Unis donnent naissance à de grandes idées, mais que cela ne suffit pas à la survie du pays.
« Nous avons beaucoup d’idées formidables. La structure des États-Unis encourage les bons raisonnements », relève Bruce Sohn. « [Mais] la fabrication est un moteur économique. Il faut allier les deux pour obtenir des avantages économiques. »
John Baumstark se range à cet avis, ajoutant que la croissance des emplois de fabrication encourage la croissance de l’innovation dans les mêmes secteurs.
« Les États-Unis savent très bien innover », rappelle-t-il. « Nous sommes numéro un mondial des investissements en capital risque. La clé est de ne pas expédier ces emplois ailleurs. »
Il ajoute: « Je ne parierai jamais contre les États-Unis. Mais je pense que cela nous met en position de faiblesse. Nous ne pouvons pas rester à ne rien faire en nous imaginant que le reste du monde n’innovera pas. »
Peter Solmssen souligne que la partie développement dans la recherche et le développement est étroitement liée à la fabrication, et nécessite plus d’attention.
« Il y a la recherche, et puis il y a le développement », précise-t-il. « C’est ce qui amène une réelle compétitivité sur le plan commercial. Lorsque nous transférons la fabrication à un endroit, nous constatons que la capacité de développement se développe là-bas aussi. »
Valoriser les choses importantes
Enfin, Ron Bloom a demandé aux panélistes ce que le gouvernement devrait faire selon eux pour développer l’économie verte.
Peter Solmssen: « Se pencher sur les vraies questions liées à l’infrastructure. Quel est le coût réel pour muter une personne de Los Angeles à San Francisco? Nous devons examiner le coût total du système. Nous devons arrêter de nous bercer d’illusions quant au coût réel des choses. »
« Nous devons également arrêter de débattre sur notre science et débattre plutôt de ce qui est bon pour nos enfants. »
John Engler: « Pouvons-nous enfin nous entendre sur une direction et la suivre? »
John Baumstark: « Nous devons avoir une politique et nous devons nous y tenir. »
Bruce Sohn: « Le plus grand marché solaire au monde se trouve en Allemagne. Pas à cause du soleil, mais parce que les Allemands savent comment faire pour avoir une vision et pour la mettre en place. Nous devons être dans une position où nous valorisons les choses qui sont très importantes [pour nous]. Aujourd’hui, nous n’avons pas de valeur sur le carbone. Or, si nous voulons devenir une société à faibles émissions de carbone, nous devons y accorder de la valeur. »
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