Sortir du nucléaire, un débat qui resurgit

Par Thierry Noisette | 16 mars 2011 | 0 commentaire

L’énergie atomique, parfaitement sûre – en France – et irremplaçable? Des ingénieurs et des économistes ont pourtant élaboré des scénarios alternatifs, remis en lumière par le drame japonais.

La catastrophe nippone a relancé un débat que l’on croyait assoupi sur les alternatives au nucléaire. La France, dont l’électricité est issue pour plus des trois quarts des centrales atomiques, est un des rares pays où le gouvernement refuse toute remise en cause.

La marche vers le pire au Japon, où l’AIEA (Agence internationale de l’énergie atomique) a remonté le niveau de la catastrophe nucléaire en cours à Fukushima à 6, le dernier cran avant le 7 qui est la note maximale, celle attribuée à Tchernobyl, a entraîné de multiples réactions dans le monde ces derniers jours.

Si l’Allemagne ferme ses réacteurs les plus âgés et si la Suisse a suspendu son programme de renouvellement de centrales nucléaires, en France les ONG et deux partis seulement, Europe Ecologie les Verts et le Parti de Gauche, ont déclaré leur opposition à l’énergie nucléaire.

« S’il y avait eu des réacteurs EPR à Fukushima… »

Le gouvernement et les industriels du secteur campent sur leur ligne: la technologie française est la meilleure du monde, « s’il y avait eu des EPR [fabriqués par Areva, NDLR] à Fukushima, il n’y aurait pas eu de fuites dans l’environnement » (Anne Lauvergeon, présidente d’Areva, hier après une audition parlementaire).

Pour le gouvernement français et évidemment les entreprises du nucléaire, c’est une énergie sûre – chez nous -, et indispensable. Aussi lors des discussions du Grenelle de l’environnement, le sujet avait-il été exclus d’emblée des débats.

Dans le rapport « Perspectives énergétiques de la France à l’horizon 2020-2050″ publié en 2007 par le Centre d’analyse stratégique (rattaché aux services du Premier ministre), les scénarios  mentionnés évoquent peu la possibilité d’une sortie ou d’une forte réduction du nucléaire.

Pour négaWatt, le potentiel énorme d’un meilleur usage énergétique

Pourtant, des pistes ont été proposées. L’association négaWatt a élaboré un scénario de sortie de la France du nucléaire, compatible avec la réduction des émissions de gaz à effet de serre. Cette association créée en 2002 réunit 350 professionnels de l’énergie partageant son approche, « consommer mieux au lieu de consommer plus » (d’où la notion de négaWatt, représentant l’énergie non consommée).

Pour négaWatt, le potentiel d’un meilleur usage énergétique serait « supérieur à la moitié de la consommation mondiale actuelle d’énergie, avec des solutions aujourd’hui disponibles et fiables et de multiples avantages induits ». Ses trois axes sont:

  • La sobriété énergétique, en supprimant les gaspillages et consommations superflues (recours accru aux transports collectifs, usage maximal de la lumière naturelle, réglage de la température du chauffage, aliments de saison et produits localement privilégiés, etc.), qui permettrait une réduction de 15%.
  • L’efficacité énergétique, représentant une réduction supérieure à 30%, en récupérant par exemple la chaleur perdue dans les centrales électriques (de tous types).
  • Les énergies renouvelables, à faible impact environnemental et gestion décentralisée, une combinaison de photovoltaïque, éolien, hydraulique, cogénération et biomasse.

Les scénarios de négaWatt « s’appuient sur des équipements actuellement prouvés ou très probables, sans pari sur une rupture technologique incertaine. Ils ont été construits tous deux par analyse des trois grands usages que sont la chaleur, la mobilité et l’électricité spécifique », souligne l’association.

Fermeture des centrales nucléaires d’ici 2035

Point important, négaWatt prévoit une fermeture progressive des centrales nucléaires existantes jusqu’à 2035, « sans remplacement par des centrales de 3eme génération dont la conception ne règle pas les principaux problèmes liés à cette technologie: pas de sécurité passive, pas d’avancée concernant le problème des déchets et l’épuisement de la ressource en uranium, aucune valorisation de la chaleur générée » (scénario 2006 de négaWatt: synthèse).

Une autre étude sur la sortie du nucléaire a été menée par le Laboratoire d’économie de la production et de l’intégration internationale (Lepii, scindé depuis peu) du CNRS, qu’a interrogé Hervé Kempf, journaliste au Monde (dans un article daté de ce jour).

« Une augmentation des coûts »

Patrick Criqui, directeur du Lepii, y explique que « dans notre modèle, on intègre plus d’efficacité énergétique et d’énergie renouvelable. Mais s’il y a une sortie du nucléaire au niveau européen, il faut continuer à utiliser le charbon pour produire de l’électricité. Le gaz carbonique produit par la combustion du charbon pourrait être limité par sa séquestration en sous-sol. Mais cela entraînerait une augmentation du coût des politiques énergétiques. »

Hervé Kempf, journaliste spécialiste de l’écologie, souligne dans son article que « une large part du débat portera sur le coût comparatif de l’électricité produite par le nucléaire, par d’autres moyens ou… économisée. Jusqu’à aujourd’hui, en France, le prix de l’électricité nucléaire est réputé bas. En fait, l’inconnue relative au coût du démantèlement des centrales nucléaires fait que cette assertion est discutée par de nombreux experts. Et la catastrophe de Fukushima va certainement changer les règles de sûreté de l’énergie atomique, donc son coût. »

Une indépendance relative

Ajoutons qu’outre ce supposé faible coût, qui n’intègre pas le sort à long terme des déchets et est donc discuté quant aux futurs coûts de démantèlement, un des points fréquemment invoqués en faveur du nucléaire est celui de l’indépendance énergétique qu’il donnerait à la France.

Mais si l’électricité produite à partir de la fission l’est bien dans l’Hexagone, l’uranium utilisé ne vient plus, depuis des décennies, du sol national, mais de l’étranger, principalement du Niger, comme le rappelle le réseau Sortir du nucléaire, qui fédère près de 900 associations (voir la brochure « Face à la menace climatique, l’illusion du nucléaire », co-éditée par plusieurs ONG).

Les enlèvements qu’ont subi des personnels d’Areva au Niger ces derniers mois ont mis en lumière ce fait peu vanté par les partisans de la filière nucléaire: le minerai qui alimente nos centrales vient de loin et est tributaire d’aléas pas si maîtrisables.

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